lundi 17 juillet 2017

Les abeilles addictives

Le danger insoupçonné des abeilles droguées aux pesticides

Un peu à la manière de la nicotine chez les humains, les abeilles ont développé une addiction pour les pesticides. Et pour cause, les pesticides sont chimiquement similaires au composé addictif du tabac.

Bruno Parmentier

Ingénieur de l’école de Mines et économiste 
Directeur de l’Ecole supérieure d’agronomie d’Angers (ESA) 
Conférencier nourrir-manger.fr.    
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             


Un peu à la manière de la nicotine chez les humains, les abeilles ont développé une préférence pour les pesticides et se sont peu à peu retrouvées "droguées". 
Les insecticides néonicotinoïdes qui sont dorénavant interdits en France ont déjà 24 ans de carrière derrière eux, c’est dire si le poids énorme des lobbys (en l’occurrence ici principalement Bayer, celui qui a racheté Monsanto) a réussi à retarder au-delà du raisonnable leur retrait, pourtant indispensable. On est là dans ce que les militaires appellent les dégâts collatéraux. L’idée de départ était géniale : on enrobe les semences de cet insecticide concentré, qui commence par les protéger des prédateurs du sol, puis qui gagne peu à peu la sève et les protège alors des insectes mangeurs de bois ainsi que des chenilles, cochenilles, pucerons, etc. On avait alors promis (un peu légèrement, ou bien malhonnêtement ?) que les fleurs et leurs pollens ne seraient pas contaminées. Pas de chance, justement si ! Et donc ces produits conçus pour tuer les bébêtes qui mangent nos plantes attaquent aussi au final celles qui les pollinisent.
Il s’agit donc d’une menace majeure pour les abeilles domestiques (les seules qu’on compte régulièrement et dont on peut donc mesurer le déclin), mais aussi pour les bourdons, guêpes, papillons, mouches, etc. (il y aurait plus de 200 000 espèces d’animaux pollinisateurs !). Or la plupart des plantes que nous mangeons (près de 85 %) ont besoin de cette pollinisation pour vivre : presque tous les fruits (pommes, abricots, cerises, fraises, framboises, etc.), des légumes (courgettes, tomates, salades, etc.), mais aussi les radis, les choux, les navets, les carottes, les oignons, les poireaux, le thym, l’huile de tournesol ou de colza, et même le café et le chocolat ! Sans pollinisateurs, pour faire bref, il ne nous restera plus guère que le blé, le maïs, le riz, et les betteraves, des repas somme toute assez déprimants, et, accessoirement, plus grand-chose à mettre dans nos pots de fleurs. 
Ces pesticides, comme leur nom l’indique, sont des dérivés de la célèbre nicotine. On sait bien maintenant qu’associée à tout un tas d’autres cochonneries contenues dans nos cigarettes (arsenic, toluène, ammoniac, méthanol, etc.) elle se révèle être une tueuse d’humains très efficace : 79 000 français en meurent chaque année, 100 millions d’humains au XXe siècle, et on en attend carrément 1 milliard de morts dans le monde au XXIe siècle !

D’un côté, ça a quelque chose de touchant de voir que les êtres vivants partagent les mêmes faiblesses. Tout d’abord on a constaté que les abeilles adorent se droguer, en deviennent addicts, et que, dès qu’elles y ont goûté, elles fréquentent de préférence les fleurs qui en offrent la plus grande concentration. Toute ressemblance avec des personnes que vous connaissez ne serait bien sûr que pure coïncidence.
Ensuite on a pu observer chez elles tous les stades de l’intoxication aux drogues : l’overdose, qui les tue purement et simplement, l’intoxication forte, qui les rend en quelque sorte saoules et incapables de retrouver le chemin de la ruche, et l’intoxication légère qui leur permet de revenir au bercail, mais avec des organismes affaiblis, qui ont alors beaucoup plus de mal à se défendre des maladies, des parasites comme l’acarien Varroa destructor ou des prédateurs comme le redoutable frelon asiatique ; de plus, les mâles ont un sperme altéré.La diversité de leur alimentation décroit aussi fortement avec les monocultures et l’absence de haies, ce qui les aggrave le phénomène. Le changement climatique a également son rôle, tant la simultanéité des floraisons avec le développement des insectes est fondamentale. Et le fait que, par facilité, les apiculteurs remplacent souvent leurs reines mortes par des importées, plus ou moins croisées ou hybrides, beaucoup plus fragiles et sensibles et donc moins bien adaptées à nos climats et nos prédateurs que les espèces endémiques.
Au final, nous vivons ce que certains ont pu appeler un « syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles », et des autres insectes. Nous avons probablement perdu au moins la moitié de nos papillons depuis trente ans, et 30 % des abeilles meurent dorénavant chaque année, un chiffre qui a fortement augmenté l’hiver dernier en Europe. Une étude publiée en octobre 2017 dans la revue PloS One, estime, elle, que le nombre d’insectes volants a décliné de 75 % à 80 % sur le territoire allemand depuis les années 90. Une autre, du CNRS, mentionne que le carabe, le coléoptère le plus commun, a perdu dans les Deux-Sèvres près de 85 % de ses populations au cours des vingt-trois dernières années.

Cette véritable hécatombe provoque de multiples conséquences en chaine : les populations d’hirondelles et autres oiseaux insectivores ont aussi diminué de moitié, etc. Sans oublier les lombrics et autres animaux et micro-organismes des sols durablement contaminés. Avons-nous joué les apprentis sorciers et déclenché une catastrophe et est-il possible de résoudre le problème ? Le moins qu’on puisse dire est qu’on s’est hâté lentement pour réagir ! Et que l’industrie agrochimique, confiante dans ses immenses capacités de lobbying et grisée par la rentabilité de ces produits, n’a pas assez cherché de solutions alternatives, plus respectueuses de la nature. D’où le fait que, par exemple, la FNSEA proteste actuellement en disant que certaines cultures comme le maïs, attaqué par la mouche grise, et la betterave par le puceron ver, se retrouvent « sans solution de remplacement », et que dans tous les cas les alternatives nécessitent plus de travail et de main d'œuvre, ce qui réduit la compétitivité des agriculteurs français face aux produits importés. D’autant plus que les betteraves sont récoltées avant la floraison…
Mais il s’agit bien entendu, comme dans le dossier du glyphosate, d’un combat d’arrière-garde (même si, au final, on n’est pas du tout sûr que ce dernier soit cancérigène…). L’opinion publique, qu’il y ait un ministre de l’écologie ou non, est dorénavant massivement contre ces pratiques d’agriculture « tout chimique ». Reste à la convaincre de dépenser davantage pour se nourrir en rémunérant correctement les producteurs, lesquels voient leurs coûts et leurs risques augmenter.

Car nous n’avons pas d’autres solutions crédibles pour polliniser les plantes ; songeons qu’une abeille visite 250 fleurs en une heure, y compris dans les endroits les plus inaccessibles, et qu’une ruche peut traiter à elle seule jusqu’à 30 millions de fleurs en une journée.
Il est donc urgentissime de se mobiliser fortement, particulièrement en Europe, pour faire naître et développer une agriculture « écologiquement intensive » alternative à l’actuelle « chimiquement intensive ». Produire plus et mieux avec moins, en s’appuyant sur une meilleure connaissance de la nature et en passant des alliances avec elle. Justement ça devient possible grâce au développement de l’intelligence artificielle, du big data et des analyses génétiques hyper fines, qui nous permettront enfin de faire connaissance avec les 220 millions d’êtres vivants qui vivent sous chaque M2 de sol et que nous nous sommes jusque là appliqués à détruire, faute de savoir à quoi ils servaient réellement, ou les 108 000 gènes que l’on vient de lister dans le seul blé, et dont on va donc pouvoir découvrir à quoi ils contribuent, un par un.
Souvenons-nous du DDT, un insecticide miracle qui a valu à son inventeur le prix Nobel de la paix, de qui on a pu dire que « personne n’avait sauvé autant de vies humaines que lui » en éradiquant le paludisme dans de larges régions du monde. Il est maintenant considéré, retour de l’histoire, comme parfaitement nocif et la France et les USA l’ont purement et simplement interdit dès 1972. Le paludisme n’est pas pour cela reparti de plus belle. Les solutions existent, c’est au génie de l’homme de les trouver… s’il se motive suffisamment pour cela !

Bruno Parmentier

lundi 5 juin 2017

Tourisme or not tourisme





Lesparre, capitale du MEDOC nous affirme la source wikipédiatisée, pour un territoire dont on nous dit que son avenir économique dépendrait de son développement touristique. 
La mondialisation façonne des lieux qui se ressemblent pour des voyageurs de l’inutile qui se déplacent en proximité ou très loin pour toujours arriver dans un même endroit, comme dans un voyage immobile. C’est la crise d’épilepsie de la société du spectacle et de la consommation, dans l’insécurité culturelle et les facteurs de décivilisation portés par le culte cathodique. 
Tous les chemins ont fini par ne plus arriver à Rome, ils arrivent désormais aux temples de consommation, pour aboutir à la gestion mondialisée du Big DATA. De Gallo Romains, nous sommes devenus sans le savoir des Gallo Ricains avec la victoire de l’homme économique. 
Le rêve d’être un saint au temps jadis, puis un héros plus tard est aujourd’hui d’être un milliardaire connecté au tout à l’égo d'un Global Village où le citoyen devient le consommateur qui ne sait pas d’où il vient. 
Le capitalisme financier a remplacé le capitalisme industriel, là où Napoléon voulait une Europe française, on veut une France européenne. 



Lesparre est un endroit en léthargie depuis longtemps, subissant les conséquences de la déculturation, sans pouvoir accéder à l’illusion de la modernité, c’est probablement sa force, l’incapacité à pouvoir devenir comme ailleurs. 



Cette ville a probablement des atouts naturels sous jacents, géographiques, historiques, démographiques, environnementaux, pour en faire l’épicentre d’un mouvement de conscience citoyenne, autonomisant les petits territoires par l’identité agriculturelle en circuit court, conjuguée à la maitrise de la transition numérique, et si le tourisme se greffe là dessus, pourquoi pas ... mais n'oublions pas que le tourisme est un plus et non une fin en soi.
Les échanges recueillis auprès de Christophe Bouillaud et Jean-Michel Hoerner traitent le sujet d'un point de vu global à l'échelle européenne. 

 jpa pour ALV  





L'âme de l'Europe: le lien entre ses diversités 
Christophe Bouillaud                          
Professeur de sciences politiques à l'Institut d'études politiques de Grenoble                          
Spécialiste de la vie politique italienne et de la vie politique européenne. 
Jean-Michel Hoerner 
Professeur de géopolitique émérite et président honoraire de l'Université de Perpignan                            
Enseignant-chercheur à l'IDRAC-IEFT                                                                                                                                     

Du point de vue économique, le tourisme représente un secteur vital dans beaucoup de pays européens, bien qu'il ne soit pas au cœur des grandes stratégies économiques que promeuvent la Commission européenne ou les grands états. Alors que l'Union européenne connait une crise politique majeure et semble se diviser, il est un domaine dans lequel l'Europe apparaît comme un espace relativement homogène et dynamique : celui du tourisme. Avec 40% du tourisme mondial, 27 milliards d’excédent commercial en 2016, le Vieux Continent est la plus grande puissance touristique du monde. L'Union européenne ne met-elle pas assez en avant sa grande réussite touristique ? L'Europe n'existe-t-elle pas, ne serait-ce que mentalement, comme un espace varié, mais cohérent, qu'on visite en vacances ?

Jean-Michel Hoerner : 
Le tourisme est un phénomène récent qui est né au XVIII° siècle à partir de l’expression provinciale française « faire un tour » et, paradoxalement, du rôle de l’aristocratie (les jeunes nobles doivent « faire un tour » sur le continent européen pour mieux connaître la vie). Avec les mutations du XVIIII° siècle, « la fin de l’histoire » disait le philosophe Hegel, et le rôle du voyageur britannique Thomas Cook, naissent les principales caractéristiques du tourisme actuel : les rôles des hébergements, dont l’hôtellerie, de la restauration et des réservations. Cependant, la grande mutation remonte à la fin des grandes guerres mondiales, après 1945, et l’organisation pacifique de la planète, soit la victoire du soft power sur le hard power. Certes, il y a encore çà et là des conflits, et des formes de racisme ont succédé à l’ancienne colonisation, mais globalement le monde a changé. Les quelque quatre milliards de passagers aériens dans le monde ont abouti à plus de 2,2 milliards de touristes internationaux et, si l’Europe est devenu le premier pôle touristique de la planète, le monde entier aujourd’hui participe à cette mutation. Après les Etats-Unis qui ont copié l’Europe, il faut mentionner ainsi le rôle majeur de la Chine, sans oublier d’autres pays asiatiques comme l’Inde ou la Thaïlande, l’Amérique latine et même l’Afrique.

Le soft power a donc bien remplacé le hard power, autrement dit les temps de paix fondés sur la prospérité économique et d’excellentes relations diplomatiques ont mis un terme aux conflits armés et à la nécessité de faire la guerre pour obtenir gain de cause. Il faut ainsi mesurer le rôle du tourisme en France où plus de 80 millions de voyageurs étrangers circulent chaque année sur le territoire, résident dans toutes les contrées accessibles et ouvertes, et finalement développent des activités économiques très denses. Néanmoins, une question se pose : pourquoi des populations du monde entier décident-elles de voyager ? Il y a bien sûr plusieurs raisons mais on peut retenir trois facteurs principaux : un besoin d’échanges sans être obligé de faire la guerre, le sentiment d’appartenir au même monde, de l’Europe à l’Asie, de l’Amérique à l’Afrique, et la volonté de créer de nouvelles activités économiques comme le tourisme fondé sur les hébergements, la restauration et les réservations. Il ne faut pas oublier de mentionner que le tourisme représente aujourd’hui quelque 10% du PIB mondial !Tous les pays du monde accueillent des touristes et ont donc développé des activités économiques fondées sur cette activité. Mais à ce propos, il faut en citer d’autres qui peuvent accompagner le tourisme. C’est le cas des grandes compétitions sportives comme le récent championnat du monde de football en Russie. Qui n’a pas été étonné par le grand nombre de spectateurs d’Amérique latine, par exemple, qui dépassaient celles de l’Europe voisine ? En raison de leur très relative prospérité, on est obligé de reconnaître une certaine mutation dans les habitudes, sauf à considérer que les populations aisées moins nombreuses qu’ailleurs privilégient les activités touristiques… À ce propos, on pourrait développer l’exemple chinois où les millennials (nés entre 1980 et 2000) sont très nombreux, sinon majoritaires. En effet, la Chine utilise le tourisme pour mieux se développer, entre une forme de capitalisme pacifique et un pouvoir très ouvert. Qui comprend vraiment que des touristes chinois se rendent à Paris pour acheter des vêtements assez luxueux ? Autrement dit, le soft power contribuerait-il à une mutation sociale ?


Christophe Bouillaud : 

Il est certain que, du point de vue économique, le tourisme représente un secteur vital dans beaucoup de pays européen (la Grèce, la Croatie, etc.), mais qu’il n’est pas au cœur des grandes stratégies économiques que promeuvent  la Commission européenne ou les grands Etats (Allemagne, France, Italie). Ces derniers pensent plutôt à doper la compétitivité industrielle par l’innovation et la recherche, à l’ « industrie 4.0 », ou à attirer des services à haute valeur ajoutée, comme en particulier les services financiers à la suite du Brexit. Ce choix est  fort compréhensible dans la mesure où la puissance d’un Etat, en Europe ou ailleurs dans le monde, ne correspond jamais à l’activité du seul secteur touristique, mais toujours de son poids industriel ou financier. Le tourisme attire certes de la richesse consommée sur un territoire, mais cela ne dure que tant qu’il y a des touristes venus apporter leur argent. Le tourisme est plutôt un plus, et ne vivre que du tourisme des autres n’est pas très sain économiquement à moyen terme, sauf pour les micro-Etats (Andorre, les îles anglo-normandes, etc.). Par contre, il est aussi certain que « l’Europe » est une destination pour des millions de touristes extra-européens, en particulier ses grandes métropoles touristiques, comme Paris ou Londres. Pour les touristes non-européens (Nord-américains, Moyen-orientaux, Russes, Japonais, Russes, etc.), l’ouest du continent européen reste plein de villes à découvrir ou de lieux de loisir à fréquenter (comme les Alpes en hiver), et cela d’autant plus que la paix et la sécurité y règnent et qu’une grande liberté y est offerte sur bien des points.Pour les Européens eux-mêmes, l’Europe touristique en tant que telle existe beaucoup moins. Ce ne sont que des pays de destination différents, choisis en fonction de la proximité ou d’un rapport qualité/prix, destinations européennes qui peuvent être en concurrence avec des destinations extra-européennes. Ainsi l’Espagne ou le Portugal sont très fréquentés par les touristes européens ces dernières années parce que des destinations du sud de la Méditerranée sont apparues moins sûres depuis 2011. Il n’y a pas là d’aspect européen dans le choix, en dehors de l’argument du prix, de la distance et de la sécurité. De fait, l’aspect Union européenne ou zone Euro est totalement hors cadre du raisonnement du touriste cherchant une destination : personne ne refusera d’aller en Suisse ou en Norvège parce que ces pays ne sont pas dans l’Union ou n’utilisent pas l’Euro, mais parce qu’ils sont bien trop chers pour 95% des touristes. Inversement, Prague, Bucarest ou Sofia, qui ne sont pas dans la zone Euro, cartonnent, car c’est bien moins cher qu’Oslo ou Zurich. Le tourisme reste avant tout une consommation sur un marché de plus en plus mondialisé.
Un espace comportant de nombreuses destinations de bien-être, de culture, favorisé par un vraie libre-circulation... qu'est-ce que dit la vision touristique qu'on peut avoir de l'Europe de l'identité européenne elle-même ?


Christophe Bouillaud : 

En fait, en observant les flux touristiques, on s’aperçoit qu’il existe surtout des régions au sein de l’Europe, ou des sentiers privilégiés des vacances. Par exemple, les touristes français quand ils sortent de France vont surtout en Espagne, en Italie et au Portugal – pour des raisons de coût, de proximité linguistique et aussi parfois de liens familiaux. Parfois, des vieux sentiers de vacances se rouvrent : les Russes argentés d’aujourd’hui apprécient Nice et sa riviera comme les Russes aristocrates d’avant 1914.De fait, les flux touristiques contemporains en Europe sont eux-mêmes inscrits dans l’histoire européenne. Mais il faut aussi souligner que, pris dans sa masse, le tourisme n’a guère d’autre signification aujourd’hui que sa dimension hédoniste et festive. Le tourisme intellectuel –sur le modèle du « Grand Tour » du XVIII° siècle qui inaugure le tourisme dans l’espace européen – n’existe plus ou n’a plus qu’une importance marginale. Croit-on en effet que les millions de visiteurs de Venise vont rendre hommage à la « Serenissima » ? Ou que les visiteurs de la Tour Eiffel vont y célébrer la gloire de l’ingénierie française du XIX° siècle ?
Et puis, toute personne qui s’est déplacée en Europe ces dernières années aura remarqué que les endroits les plus passants des grandes villes touristiques se ressemblent tous par leur offre commerciale : un H&M, un MacDo, un AppleStore, etc. C’est incroyablement standardisé.


Les phénomènes de "muséification" de nombreux centre-ville ou de "disneylandisation" de certains espaces (selon la formule de la géographe Sylvie Brunel) ne montre-t-elle pas aussi les limites de ce succès touristique européen ?




Jean-Michel Hoerner : 

Avec le sentiment que nous sommes loin d’avoir perçu entièrement le phénomène, on peut rappeler certaines particularités du tourisme européen: tout d’abord, ce sont les métropoles qui demeurent les plus accueillantes, à tel point que la géographe Sylvie Brunel a pu parler d’une certaine forme de disneylandisation. On peut citer Barcelone, Venise, Amsterdam, Berlin mais un peu moins Paris qui échapperait au phénomène.Tout cela s’explique par le nombre considérable de touristes qui choisissent ces destinations, notamment grâce au succès des logements collaboratifs : on cite ainsi la société américaine Airbnb qui permet à des touristes d’être hébergés à moindre frais dans des appartements loués. 


Ne faut-il pas non plus rappeler le succès des séjours d’étudiants hors de leurs pays d’origine grâce à Erasmus ? Autrement dit, plus que les autres continents qui commencent cependant à les imiter, les pays européens sont entrés dans une tradition touristique originale. Une évolution qui bénéficie d’un climat de paix et de remarquables progrès technologiques…



Christophe Bouillaud : 

Bien sûr,étant donné que la part la plus nombreuse des touristes est prête soit à faire la fortune des marques globales, soit à consommer les produits à emporter les moins chers, on aboutit dans toutes les villes touristiques du continent au même décor assez désolant dans la partie la plus fréquentée par les touristes. La création d’une seconde hôtellerie low cost par les sites bien connus de location de courte durée n’a fait qu’amplifier le phénomène, tout comme les vols low cost. Cela ne vaut certes que pour quelques kilomètres carrés de ces destinations, et en s’écartant des passages obligés, on retrouve partout la ville ordinaire des gens du cru, mais cela ne concerne qu’une minorité des touristes.
On peut d’ailleurs se demander à ce stade pourquoi les gens bougent – d’où une critique montante de ce tourisme urbain de masse. Les raisons sont souvent simplement un calcul d’arbitrage sur la consommation,  et surtout sur la consommation festive, en bénéficiant des différences de niveau de vie et de niveau de taxation. Une grande partie du trafic touristique entre la Scandinavie et les Pays baltes est ainsi simplement une conséquence de la différence sur les prix de l’alcool, et plus généralement de la fête alcoolisée. Ce n’est pas nouveaud’ailleurs :les « villes du vice » ont toujours été des lieux de succès touristiques si elles sont à côté d’un pays riche plus restrictif, comme la Havane avant 1956.
On notera d’ailleurs qu’une ville européenne semble avoir d’autant plus de succès ces dernières années qu’elle promet un aspect festif à ses visiteurs. L’extraordinaire montée en charge touristique de la ville de Berlin ne s’explique pas autrement. « Pauvre mais sexy », comme disait son maire, et maintenant si envahie de touristes dans certains quartiers que la population manifeste contre eux. On peut soupçonner que le succès des villes qui promettent la fête lowcost, plus ou moins à la mode, correspond bien à l’affaiblissement du pouvoir d’achat des fêtards européens dans leur propre pays. Puisqu’il est trop cher de faire la fête chez soi ou qu’il y a trop de contraintes légales, allons chez le voisin pour le faire à moindre coût, surtout si l’on y va par un vol low-cost. Finalement, nos touristes bénéficient aussi grâce à l’Europe d’un moins-disant… comme n’importe quel entreprise cherchant la meilleure fiscalité et les règles sociales les moins contraignantes. Cela n’a pas grand-chose à voir avec une quelconque identité européenne. 


Berlin un jour, Bangkok un autre jour. Où est la différence? Dans le bilan-carbone du voyage?Une des actions les plus plébiscitées de l'Union européenne est souvent le programme Erasmus, qui permet aux étudiants d'aller découvrir d'autres pays en poursuivant leurs études dans un autre pays de l'Union étrangère. Quelle image de l'Europe Erasmus donne-t-il aux Européens à mi-chemin entre le tourisme et l'éducation, et  ne contribue-t-elle pas à renforcer cette image d'une Europe des mobilités touristiques ?


Christophe Bouillaud : 
Il ne faut pas confondre les deux aspects, tourisme et mobilité pour les études, même si les deux peuvent se mêler. Autant le tourisme de masse n’apporte sans doute pas grand-chose à une réelle interconnaissance entre Européens – comme il ne rapproche sans doute pas beaucoup les Européens allant en vacances en Thaïlande et les Thaïlandais -, surtout dans sa forme la plus massifiée, la mobilité universitaire me parait bien plus porteuse de liens. Etudier un semestre ou un an dans un autre pays européen, ce n’est pas du tout la même chose qu’un passage comme touriste ou fêtard, ne serait-ce que parce qu’il faut se confronter à une vie quotidienne ordinaire et souvent à quelques intéressantes tracasseries administratives.
Il faut ajouter qu’à en croire nos étudiants des IEP, les façons d’enseigner restent diverses en Europe. Autant un MacDo ou H&M se ressemblent, autant un cours universitaire peut différer d’un bout à l’autre de l’Europe. Bref, il y a là plus de diversité que dans la consommation de masse ou la fête alcoolisée. 


C’est donc une image beaucoup plus réaliste de l’Europe telle qu’elle est en profondeur : diverse.







lundi 15 mai 2017

Sucre et Santé publique

La consommation mondiale de sucre 
augmente de manière régulière, 
à un rythme moyen de 2,5% par an.


Au cours des 300 dernières années, la consommation de sucre dans le monde est passée de moins de 2,3 kg par an et par personne à plus de 46 kg par an et par personne. Et cela est un chiffre moyen calculé en incluant les bébés et les personnes qui, avec sagesse, ne consomment que très peu de sucre. Ce qui veut donc dire qu'un grand nombre de personnes consomment plus de 90 kg de sucre par an.



Les ventes de sucre par habitant augmentent régulièrement dans le monde : 
16 kg par habitant en 1960 pour 25,5 kg en 2016.

Parallèlement, selon l’OMS, 
le nombre de cas d’obésité dans le monde 
a doublé depuis 1980:
1,9 milliard d’adultes en surpoids en 2014 (39 % des adultes) 
et 600 millions d’entre eux qui sont obèses (13 % des adultes)


jpa pour ALV

L’Organisation Mondiale de la Santé 
conseille de réduire de moitié 
la consommation de sucre quotidienne 
pour chaque individu 
quel que soit son âge ou son état de santé.

Jean-Louis Lambert

sociologue et économiste sur l'évolution des pratiques alimentaires.




A. : Les prix mondiaux du sucre ont enregistré une grande baisse sur les marchés au mois de juillet. Un article du magazine Barron's pointe du doigt la "meilleure alimentation" des populations, moins riche en sucre. Mais n'est-ce pas là une analyse très partielle ?


J.-L. Lambert : La « meilleure alimentation » moins sucrée ne concerne qu'une partie restreinte de la population, majoritairement des classes aisées des pays occidentaux.Cette préoccupation nutritionnelle n'a pas encore un effet notable sur la consommation française de sucre qui est stationnaire depuis plusieurs 

dizaines d'années. Par contre, à l'inverse les fractions pauvres de la population mondiale continuent à augmenter leur consommation de sucre lorsque leur revenu augmente. Comme ces populations sont 10 fois plus nombreuses que les riches occidentaux, la consommation mondiale de sucre va fortement augmenter au cours des prochaines décennies.


A. : Concrètement comment expliquer cette baisse du prix du sucre ?

J.-L. Lambert : La baisse mondiale du prix du sucre est donc essentiellement dûe aux variations de la production. Le prix actuel est ainsi équivalent à celui de l'été 2015.
  
A. : Sommes-nous là face à une baisse d'ordre conjoncturelle ou structurelle ? Concrètement quelles pourraient en être les conséquences ?

J.-L. Lambert : Les aléas climatiques vont continuer à provoquer des variations conjoncturelles des prix. La tendance à la hausse sera par contre structurelle dans la mesure où l'évolution de la consommation mondiale risque d'être supérieure à l'offre.



lundi 10 avril 2017

Gaffe aux GAFA



Les GAFA sont devenus tellement puissants 
qu’ils sont capables de résister 
à tous les pouvoirs politiques

Les GAFA sont attaqués de toute part mais ni Donald Trump, ni les Européens n’ont les moyens de les contraindre.Les sociétés américaines du digital sont devenues tellement puissantes que les grandes démocraties ne parviennent pas à les réguler. A tel point d’ailleurs que certains chercheurs se demandent pourquoi il faudrait les réguler et limiter leur pouvoir.
Les grandes sociétés mondiales qui sont nées avec la révolution des nouvelles technologies ont toutes moins de 20 ans, pour la plupart. Google est née avec un moteur de recherche particulièrement performant. Facebook n’était au départ qu’un réseau de communication pour des étudiants de Harvard un peu désabusés. Quant à Amazon, c’était une librairie qui vendait des livres par correspondance.
Ces trois entreprises, auxquelles il faudrait ajouter Apple et Microsoft qui est plus ancien et qui a su épouser toutes les mutations technologiques, sont devenues gigantesque et mondiales, avec chacune près de 2 milliards de clients autour du globe, une capitalisation boursière qui varie entre 600 milliards et 1000 milliards de dollars. Elles peuvent donc s’acheter tout et n’importe quoi. Elles sont plus riches que beaucoup d’Etats. Plus riche que la valeur cumulée des constructeurs automobiles ou même que les 2/3 des entreprises du CAC 40.Elles financent des budgets de recherche qui sont beaucoup plus conséquents que les budgets de recherche publique, y compris aux Etats-Unis.
L’avènement de la connectivité va leur donner encore plus de pouvoir. Sans faire de science-fiction, elles peuvent avoir la main sur tous les objets connectés qui vont faire partie de notre vie quotidienne. Sans inquiéter les opinions publiques inutilement, elles peuvent aussi avoir la main sur tous les systèmes d’intelligence artificielle. Les Jeff Bezos et Marc Zuckerberg peuvent déjà se prendre pour des dieux vivants, régnant sur l‘humanité toute entière.
Leur puissance leur permet de travailler dans tous les pays du monde, dans toutes les cultures et tous les langages, ils défient les climats, les continents et les frontières politiques.
A tel point que les grandes démocraties politiques sont assez impuissantes à réguler ou même observer ces grandes entreprises. Alors, elles ne sont pas forcément mues par des sentiments malveillants, mais toutes ont une vision de l’organisation des sociétés qui ne passe pas forcément par les principes de la démocratie.
Les GAFA sont attaquées sur trois fronts, mais sur ces trois fronts, les grands groupes se défendent très bien et paraissent absolument inébranlables.



Le premier front ouvert par les grandes démocraties 
est celui de la protection des libertés individuelles. 




Les GAFA commencent à disposer aujourd’hui d’une masse d’informations sur les données personnelles. Les GAFA ont récupéré tout ce qu’il est possible de savoir sur les hommes et les femmes qui ont, une fois dans leur vie, touché une souris d’ordinateur.



A tel point que ces données (les data) représentent l'essentiel de leur richesse parce qu‘elles sont utilisables par n'importe quel producteur de biens ou de services pour toucher son client actuel ou potentiel. Ils peuvent aussi disposer de données sur les opinions personnelles, religieuses ou politiques, sur la santé et le mode de vie. L’utilisation de toutes ces données peut représenter un risque pour l‘exercice de la liberté individuelle.


L‘Europe s’est insurgée 
et a réussi à imposer des règles 
qui limitent l’utilisation des données personnelles 
à l’autorisation du donneur




C’est la fameuse directive de la RGPD, qui vient d’entrer en vigueur en mai dernier. Cela dit, les Etats européens ne se font pas d’illusion sur la capacité des chercheurs à mettre au point des systèmes de piratage de données à des fins de racket financier ou à des fins terroristes ou politiques.



Donald Trump, qui considère que les GAFA sont plus sensibles aux idées « démocrates » de gauche qu’à ses propres idées plus conservatrices, a décidé de mettre en place un contrôle des contenus au nom de la liberté d’expression. Le président américain considère qu’il est victime de l’ostracisme des réseaux sociaux ou de Google, il demande alors plus de neutralité. Sauf qu’il peut difficilement obtenir quelque chose sur ce dossier sauf à attenter à la liberté d’expression. Le moteur de recherche Google, auquel Trump dénonce son parti pris, fonctionne sur la base d’un algorithme qui a toujours été difficile à percer. D’autant que la notion de neutralité est un concept très complexe.La démarche de Donald Trump est vouée à l’échec, d’autant plus qu’il pourrait être poursuivi lui-même pour atteinte à la liberté d’expression.



Cela dit, le problème mérite d’être étudié quand on voit ce qui se passe en Chine, où les contraintes de la democratie ne sont guère explicites. Les grands de l’industrie digitale chinoise mettent à la disposition du pouvoir les données personnelles qui sont ainsi récupérées et gérées et pas seulement dans un objectif commercial, mais très certainement politique. On parle par exemple des progrès sur la reconnaissance faciale des individus en Chine et utilisés à des fins d’identification ou de reconnaissance des individus.


Le deuxième front est d’ordre fiscal. 

Avec une activité mondiale assez difficile à tracer puisque leurs services et produits sont immatériels, les GAFA sont devenus des maitres de l’optimisation fiscale. On ne paie l’impôt que là où on est obligé de le payer (aux USA par exemple), sinon on ne le paie que là où les taux sont les plus faibles. La comptabilité interne des grands groupes permet de faire circuler les flux financiers et de les détourner par des fiscalités light. L’Europe est en première ligne sur ce dossier puisque des pays comme la France ont proposé de taxer les GAFA sur le chiffre d’affaires réalisé dans le pays où il travaille. Le problème, c’est qu’une taxe sur le chiffre d’affaires est très différente d’une taxe sur les profits. Le problème aussi, c’est qu’en matière fiscale, l’Union européenne a besoin de l’accord unanime de tous les Etats membres. Or aujourd’hui, il y a des pays qui ne voteront jamais une telle disposition fiscale : le Luxembourg, l’Irlande, beaucoup de pays de l’ancien empire de l’Est. Beaucoup de ces pays ont beaucoup à gagner de la non imposition des GAFA.


Le troisième front est celui de la recherche. 

Les GAFA, par leur puissance financière, ont des services de recherche capables de recruter les meilleurs ingénieurs du monde. Amazon, Apple, Google travaillent énormément sur l’intelligence artificielle, les voyages dans l’espace et pas seulement à des fins touristiques, la santé et la lutte contre le vieillissement, les grandes maladies et peut être l’immortalité.

Rien n'interdit cependant de rattacher la quête de l'immortalité à la pulsion naturelle qui anime le vivant sous toutes ses formes. Les croyances en un au-delà introduisent et stimulent la recherche. Les découvertes scientifiques aboutissent peut-être alors par nécessité anticipée face à une menace perçue instinctivement et collectivement dans ce qui caractérise le vivant, sa capacité d'adaptation intégrant l'ultra sensibilité des signaux d'alerte. En ce sens, le transhumanisme répond peut-être à la menace environnementale contemporaine et vient simplement stimuler la recherche de la survie.
   
Ces services de recherche dépassent, et de loin, les moyens publics. Les grandes démocraties essaient donc aujourd’hui de passer des accords de recherche avec les sociétés privées. Au siècle dernier, ce sont les entreprises privées qui avaient besoin des aides publiques à la recherche. Aujourd’hui, c’est l’inverse. La Nasa et le Ministère américain de la défense essaient d’embarquer dans leur programme de recherche les services des GAFA. Une opération qui peut être politiquement très compliquée. Amazon accepte de passer des deals, mais Google refuse. Et si Google refuse, comme Microsoft, Apple et beaucoup d’autres, c’est parce que les grands axes de la recherche publique américaine sont évidemment porteurs d’objectifs militaires. Les grands du digital ne veulent pour l’instant apporter leur savoir et leur moyen au commerce de la guerre.


L'axe fédérateur de la transition numérique reste le Big Data et la monopolisation du stockage des données  concentrée par les GAFA, en perspective de la révolution transhumaniste et d'un eugénisme toléré, annonçant "la mort de la mort", par le passage de la médecine thérapeutique à la médecine augmentative en 4 points:


1° évolution des sciences cognitives 
2° progrès des puces intégrées 
3° évolution du génome modifié 
4° techniques du sécateur d’ADN de la bio chirurgie 

En parallèle, nous serons très prochainement amenés à légiférer sur des formes de régulation de l’économie collaborative pour 3 raisons:


1° maitriser la rapidité de prolifération de toute initiative par l'immédiateté de communication. 
2° dynamiser notre capacité d'adaptation à l’hyper technicité. 
3° intégrer les phénoménologies internationales liées au développement numérique, désintégrant les autorités territoriales, obligeant la suprématie de l'ordre mondial. 




Pour les mégapoles comme pour les petits territoires, 
les perspectives conséquentes du prolongement de la vie
auront à s'inscrire dans les valeurs éthiques, 
héritières du projet Respublica / la chose publique, 
dans le continuum du genre humain, 
celui qui ne considère pas l'homme comme un moyen 
mais comme une fin.
jpa pour ALV